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IA au Festival de Cannes : le cinéma face à sa révolution la plus silencieuse

22/5/26

Il y a quelque chose d'un peu paradoxal dans le fait que le festival de cinéma le plus prestigieux du monde soit aussi devenu, bon gré mal gré, l'une des vitrines mondiales de l'intelligence artificielle.

Cannes, temple du cinéma d'auteur, de la pellicule et du geste créatif revendiqué, se retrouve depuis quelques éditions à devoir composer avec une technologie que personne n'a vraiment invitée, mais que tout le monde utilise déjà.

La question n'est d'ailleurs plus "est-ce que l'IA entre dans le cinéma ?" Elle y est, la vraie question, celle que les professionnels se posent en marchant sur la Croisette, est de savoir ce qu'on va bien pouvoir en faire, et ce qu'elle va faire d'eux.

Une présence déjà installée, même quand elle ne se voit pas

Le scandale de l'édition 2025 en dit long sur l'état du débat, on a appris coup sur coup qu'un logiciel d'intelligence artificielle avait été utilisé pour doter Adrien Brody d'un accent hongrois convaincant dans The Brutalist, et pour corriger l'espagnol de Selena Gomez dans Emilia Pérez de Jacques Audiard, des films d'auteur, des films primés, des films dont personne n'attendait qu'ils soient le terrain d'expérimentation de la tech.

L'indignation a été vive dans certains cercles, elle a surtout mis en lumière une réalité que beaucoup préféraient ignorer, l'IA est déjà dans les films qu'on regarde, et souvent, elle est discrète par conception.

"Tout l'objet de l'IA au cinéma est qu'elle soit discrète", résume Mehdi Triki, le principal lobbyiste de cette technologie en France, et la seule différence avec les blockbusters, c'est qu'on ne voit pas des requins nager dans le Colisée, l'IA du cinéma d'auteur s'efface derrière l'œuvre, ce qui ne la rend pas moins présente.

Dans les allées du Marché du film, des entreprises comme Largo.ai proposent des outils capables d'analyser des scénarios, d'évaluer des personnages, de suggérer des castings et même d'anticiper les résultats financiers d'un film.

On est loin du fantasme hollywoodien de la machine qui génère un chef-d'œuvre en cinq secondes, on est très proche, en revanche, d'un ensemble d'outils professionnels qui s'insèrent dans chaque étape du processus, de l'écriture au financement, sans faire de bruit.

Le scénario, premier terrain conquis

L'irruption de l'IA dans l'écriture cinématographique est peut-être le phénomène le plus significatif de cette période, des noms aussi peu suspects de facilité que Paul Schrader, l'homme qui a écrit Taxi Driver et Raging Bull pour Scorsese, ont confessé publiquement leur enthousiasme pour ChatGPT comme outil de génération d'idées.

En France, des logiciels spécialisés comme Genario, développé par un scénariste de la série Braquo, tentent d'encadrer ces usages avec une approche pensée pour les professionnels du secteur.

La productivité de certains scénaristes a clairement augmenté en quantité, pour la qualité, rien de forcément probant.

C'est là que le débat devient intéressant, l'IA peut aider à débloquer une scène, à tester des arcs narratifs, à dépasser les blocages du syndrome de la page blanche, mais elle ne remplace pas la singularité d'une voix, la précision d'une observation humaine, l'expérience accumulée qui donne à une histoire sa texture propre.

Pauline Rocafull, directrice de la Cité européenne des scénaristes, compare ces outils à des "sparring partners", elle y voit une opportunité de démocratisation de l'écriture pour des personnes freinées par la barrière du style ou l'articulation des idées et ce n'est pas rien.

Le scénario a longtemps été le goulot d'étranglement de projets qui n'ont jamais vu le jour faute d'un savoir-faire technique dans la mise en forme des idées.

Ce que les outils d'IA changent, c'est aussi le rapport de force entre créateurs et producteurs.

Des chaînes comme TF1 ou Arte utilisent déjà ces logiciels comme premier filtre pour évaluer les projets qui leur arrivent, l'IA ne dit pas si un projet est bon, mais elle peut dire s'il correspond à une ligne éditoriale et ce glissement mérite attention, la machine devient ainsi co-sélectionneuse, en amont du regard humain.

La géographie du possible

Le changement le plus profond est peut-être géographique, et on en parle peu.

Ce qu'on ne mesure pas encore, c'est à quel point ces outils peuvent modifier la géographie du cinéma mondial, en Afrique, il y a énormément de projets liés aux mythologies locales, à l'afrofuturisme, qui sont en train de se monter, jusqu'à présent, budgétairement, c'était inabordable pour les réalisateurs du cru et pour eux, encore plus que pour les Occidentaux, l'IA ouvre le champ des possibles.

C'est peut-être la promesse la plus crédible de cette révolution, non pas l'élimination du talent, mais la réduction des barrières à l'entrée qui empêchaient des voix entières de se faire entendre.

Un cinéaste indépendant qui peut désormais produire des effets visuels qui auraient coûté dix millions de dollars il y a cinq ans n'est pas en train de tricher, il accède à une liberté que l'économie du cinéma lui avait jusqu'ici refusée.

Le World AI Film Festival, dans sa deuxième édition, a rassemblé plus de 5 500 films venus de 80 pays et le film primé, Costa Verde, illustre une certaine maturité en intégrant l'IA sans la rendre visible, ce chiffre dit quelque chose d'important, il existe déjà un vivier de créateurs dans le monde entier qui ont décidé d'explorer ce territoire sans attendre la permission des institutions.

Ce que le secteur risque vraiment de perdre

L'enthousiasme des uns ne doit pas faire oublier l'inquiétude légitime des autres, des sociétés commencent à remplacer certains métiers par des IA, l'animation figure en première ligne.

Les studios qui produisent des images "au kilomètre" pour financer des projets plus ambitieux voient leur modèle économique menacé et sans ces productions intermédiaires, l'équilibre financier de l'ensemble de l'industrie de l'animation s'érode.

Yann Gozlan, réalisateur, refuse d'utiliser des IA génératives comme ChatGPT, "À force de déléguer, on perd la capacité de faire” et c'est une formulation simple et redoutable.

La question n'est pas seulement de savoir si l'IA fait bien le travail, mais ce qui se passe dans les cerveaux et les mains des créateurs quand ils cessent de faire eux-mêmes, l'apprentissage par la pratique, les erreurs formatrices, la maîtrise qui vient du geste répété, tout cela disparaît-il si la machine prend la main trop tôt dans le processus ?

L'IA peut désormais être utilisée à tous les étages du processus cinématographique, aide à l'écriture de scénarios, création d'ambiance sonore ou de décors et même rajeunissement des personnages.

C'est une phrase qui mérite qu'on s'y arrête, "Tous les étages" n'est pas une métaphore, mais c'est une description précise de là où en est le secteur en 2025 et la question qui reste ouverte, c'est de savoir si les étages humains tiennent encore le bâtiment, ou si on commence à les retirer un par un.

Conclusion

Le sujet le plus discuté à Cannes 2026 est l'intelligence artificielle et les cinéastes, qui privilégiaient auparavant les valeurs cinématographiques traditionnelles, se tournent désormais vers l'innovation, le débat ne porte plus sur l'opportunité d'utiliser l'IA, mais sur la manière de l'utiliser efficacement.

Ce glissement sémantique est capital, passer de "faut-il utiliser l'IA ?" à "comment l'utiliser ?" marque la fin d'une phase de résistance et le début d'une phase de négociation.

Les cinéastes qui refusent en bloc l'outil ne disparaissent pas, mais ils ne dictent plus les termes du débat, ce sont désormais ceux qui l'utilisent, avec méthode et conscience professionnelle, qui donnent le la.

Ce qui se joue à Cannes avec l'IA n'est pas fondamentalement différent de ce qui s'est joué avec le passage au numérique, avec l'arrivée du son, ou avec les premiers effets spéciaux de Georges Méliès au tout début du XXe siècle.

La technologie entre, bouscule, effraie, puis s'intègre souvent au bénéfice de certains et au détriment de certains autres, mais la vraie question, celle que Cannes n'a jamais cessé de poser en 78 ans d'existence, reste la même, qu'est-ce qui reste humain dans ce qu'on raconte, et pourquoi est-ce que ça compte ?

Questions fréquentes

Comment l'IA est-elle utilisée concrètement dans la production d'un film ?
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Des films créés avec l'IA ont-ils déjà été sélectionnés à Cannes ?
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L'intelligence artificielle menace-t-elle les métiers du cinéma ?
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Existe-t-il une réglementation encadrant l'usage de l'IA dans le cinéma ?
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