
Un dimanche soir, veille de rentrée, Quentin, 17 ans, tape ses angoisses dans une fenêtre de chat, pas à un ami, pas à ses parents, mais à ChatGPT, il n'est pas seul dans ce cas.
Depuis quelques années, une pratique s'est installée discrètement : confier ses troubles psychologiques, ses coups de blues ou ses questionnements existentiels à une intelligence artificielle, une tendance venue des États-Unis qui s'est rapidement répandue en France, portée par une génération habituée à trouver des réponses en ligne.
Selon une étude menée par 20 Minutes et OpinionWay en septembre 2025, 80 % des jeunes Français utilisent déjà l'IA dans leur quotidien, parmi eux, 20 % ont testé des IA conversationnelles comme Character.ai ou My AI de Snapchat dans une logique de soutien émotionnel, 28 % comme "compagnon virtuel", 16 % comme "coach psychologique".
Des chiffres qui ne surprennent pas vraiment quand on connaît l'état de la santé mentale en France, plus d'un tiers des Français déclaraient ressentir un mal-être ou des difficultés psychologiques entre 2022 et 2023, d'après l'enquête CoviPrev de Santé Publique France.
La réponse tient en grande partie à l'accessibilité, car trouver un psychologue ou un psychiatre en France relève aujourd'hui du parcours du combattant, les délais d'attente s'allongent, les déserts médicaux s'étendent, et les tarifs restent peu ou mal remboursés.
Dans ce contexte, une IA disponible 24 heures sur 24, gratuite, sans liste d'attente, représente une alternative tentante pour quelqu'un qui souffre et ne sait pas vers qui se tourner.
Arthur Dauphin, conseiller numérique chez France Assos Santé, observe que les usages se concentrent surtout chez les jeunes déjà engagés dans un parcours de soins "Ils utilisent l'IA comme un second thérapeute, entre deux consultations, voire au quotidien, cela leur permet de verbaliser leurs pensées, de dire s'ils ne se sentent pas bien, de se remettre les idées en place." En d'autres termes, l'IA occupe parfois la place qu'occupait autrefois le journal intime.
Chez les adultes plus âgés, le tableau est différent, Claude Finkelstein, présidente de la Fédération nationale des associations d'usagers en psychiatrie (Fnapsy), témoigne de patients mécontents de leur diagnostic qui se tournent vers Snapchat ou ChatGPT pour en obtenir un autre "On voit des personnes bipolaires décrire leurs symptômes et obtenir une réponse tranchée : vous êtes TDAH, vous êtes borderline..."
Le professeur Pierre-Alexis Geoffroy, psychiatre au GHU Paris Neurosciences, reçoit de plus en plus de patients qui arrivent avec des certitudes construites au fil de longues conversations avec une IA, "À force de discussions répétées, ils ont établi une théorie sur leurs troubles et ont même un avis précis sur les médicaments qu'ils devraient prendre”, et ces croyances sont souvent difficiles à remettre en question en consultation, même lorsqu'elles reposent sur des erreurs manifestes.
Il cite le cas d'un patient insomniaque qui, après avoir analysé les données de sa montre connectée avec ChatGPT pendant des heures, était convaincu de souffrir d'un trouble grave du sommeil, mais le psychiatre a simplement découvert que la montre dysfonctionnait et sans cette vérification humaine et clinique, le patient serait peut-être reparti avec un faux diagnostic ancré dans son esprit.
Ce que beaucoup ignorent encore, c'est que les IA conversationnelles sont structurellement incapables de jouer le rôle d'un soignant, et ce pour des raisons techniques précises.
Le premier problème est le biais de confirmation, si vous demandez à ChatGPT si vos symptômes correspondent aux effets secondaires de votre traitement et si vous devriez l'arrêter, il va tendanciellement valider votre hypothèse.
Arthur Dauphin explique : "L'IA apporte des réponses resserrées et simplificatrices à des questions complexes, elle peut constituer un motif d'arrêt de traitement sans aucune base médicale solide."
Le deuxième problème est que l'IA n'a aucune connaissance de votre histoire, elle simule une conversation personnalisée mais ignore tout de votre contexte, de vos antécédents, de ce qui constitue la complexité de votre psyché et elle donne l'impression d'être attentive alors qu'elle ne fait que générer des réponses statistiquement probables.
Le troisième, et le plus redoutable : l'IA est incapable de dire qu'elle ne sait pas, elle produit une réponse dans tous les cas, quitte à inventer et elle ne porte aucune responsabilité juridique si cette réponse cause du tort.
Une étude de l'Université Brown publiée en novembre 2025 a montré que les chatbots violent systématiquement les normes éthiques établies par l'American Psychological Association et fournissent des réponses qui renforcent les croyances négatives des utilisateurs sur eux-mêmes.
Les risques ne sont pas que théoriques, aux États-Unis, plusieurs tentatives de suicide chez des adolescents ont été reliées à des mois de conversations exclusives avec des IA conversationnelles, le phénomène d'isolement progressif que ces outils peuvent induire en remplaçant les interactions humaines plutôt qu'en les complétant est documenté et préoccupant.
En France, la Fnapsy observe des rechutes de patients bipolaires ayant arrêté leur traitement après un "conseil" obtenu auprès d'une IA, "La maladie mentale est complexe, c'est un domaine où la relation humaine est indispensable et l'IA n'a jamais raison, il ne faut pas oublier qu'elle n'est que le fruit de nos réflexions et travaux d'humains", rappelle Claude Finkelstein.
Oui, mais pas dans les mains des patients seuls, des dispositifs médicaux encadrés sont en cours de développement, comme celui de la société française Callyope, qui analyse la voix des patients souffrant de schizophrénie, de dépression ou de bipolarité pour détecter les premiers signes de rechute, un outil destiné aux professionnels, pas un chatbot grand public.
Le professeur Geoffroy envisage qu'un jour l'IA puisse aider à diagnostiquer les troubles légers à modérés à l'entrée du parcours de soins, mais dans un cadre médical strict, par des professionnels formés à ces outils et il plaide d'ailleurs pour l'intégration de cours sur l'IA dans les études de médecine, afin que les soignants sachent décrypter ce que leurs patients ont pu lire ou entendre via ces systèmes.
Si vous traversez une période difficile et que vous ne savez pas vers qui vous tourner, il existe des lignes d'écoute téléphonique animées par des psychologues formés comme la plateforme Psycom qui recense l'ensemble des dispositifs disponibles en France, l'Unafam propose une ligne dédiée aux personnes concernées par la maladie psychique, et Ameli centralise les ressources en santé mentale pour les adultes.
Ces structures ne remplacent pas un suivi thérapeutique, mais elles offrent ce qu'une IA ne peut pas donner, une présence humaine réelle, capable d'écouter sans biais, de reconnaître une urgence, et d'orienter vers les bons soins au bon moment.
L'intelligence artificielle est un outil remarquable pour beaucoup de choses, la santé mentale, avec tout ce qu'elle implique de nuance, de vulnérabilité et d'humanité, n'en fait probablement pas partie, pas encore, et peut-être jamais seule.