
Le 27 avril 2026, un jury de neuf citoyens ordinaires s'est assis face à l'une des questions les plus incongrues de l'histoire judiciaire récente : qui croire entre Elon Musk et Sam Altman ? La juge Yvonne Gonzalez Rogers, qui préside le tribunal fédéral d'Oakland, l'a elle-même formulée sans détour.
C'est dire à quel point ce procès, censé trancher des questions juridiques sur la gouvernance d'une fondation, a rapidement pris des allures de règlement de comptes entre deux visions irréconciliables de ce que devrait être l'intelligence artificielle.
L'histoire commence en 2015, dans une ambiance de cénacle philanthropique, Sam Altman convainc Elon Musk de cofonder OpenAI avec lui.
La promesse est celle d'un laboratoire à but non lucratif, dont la technologie appartiendrait au monde entier, Musk investit 38 millions de dollars et dix ans plus tard, la structure qu'il a contribué à lancer est valorisée à 852 milliards de dollars et prépare son entrée en bourse.
Ce gouffre entre l'intention affichée et la réalité commerciale, c'est précisément ce que Musk reproche à ses anciens partenaires devant le tribunal d'Oakland.
Pour lui, OpenAI n'est plus l'organisation caritative promise, mais c'est une machine financière que Sam Altman aurait détournée à des fins privées, avec la complicité de Microsoft, son premier investisseur historique avec 13 milliards de dollars engagés depuis 2019.
Ce que le procès a produit de plus inattendu, c'est une masse de communications internes rendues publiques par la procédure, des emails, des SMS, des extraits de journaux intimes : les coulisses d'OpenAI ont été étalées sous les yeux du jury comme elles ne l'avaient jamais été.
Elon Musk, Sam Altman, Greg Brockman, Satya Nadella, le PDG de Microsoft et Ilya Sutskever, l'un des architectes de ChatGPT, ont tous témoigné, trois semaines durant, ces cinq hommes parmi les plus puissants du secteur technologique mondial ont dû défendre, sous serment, leur version des faits.
Celle de Greg Brockman est particulièrement embarrassante, alors qu'Altman affirmait publiquement en 2017 que le statut non lucratif serait maintenu, son cofondateur écrivait dans son journal : "Si dans trois mois on fait une société commerciale, alors ce serait un mensonge." Quelques mois plus tard, la filiale commerciale était créée.
Du côté de Musk, les révélations ne sont pas moins gênantes, Altman a raconté à la cour qu'en 2018, Musk avait suggéré qu'OpenAI soit léguée à ses propres enfants s'il venait à mourir, "nous n'étions pas à l'aise avec cette idée", a simplement dit Altman.
Il a aussi évoqué une tentative de Musk de rapatrier le développement de l'IA au sein de Tesla, assortie de ce qu'il a perçu comme une menace : laisser OpenAI à son sort en cas de refus.
Les plaidoiries finales, prononcées le 15 mai, ont été à la mesure du spectacle promis, l'avocat de Musk, Steven Molo, a ironisé devant les jurés sur la mission originelle d'OpenAI : "Une organisation à but non lucratif dédiée au développement sûr de l'IA dont le code sera rendu public pour le bien de l'humanité… on essaie de nous faire avaler ça”, sa métaphore du braquage de banque a frappé "Si vous prenez 100 millions de dollars, ce n'est pas une défense de dire que vous en avez laissé dix dans le coffre."
L'avocat d'OpenAI, William Savitt, lui a répondu sur le même registre, "A-t-on jamais entendu parler d'un braquage où les voleurs ont inventé la banque et y ont déposé 200 milliards de dollars ?"
La crédibilité personnelle de Musk a aussi pris des coups, une avocate d'OpenAI a souligné que même Shivon Zilis, sa collaboratrice et mère de quatre de ses enfants, qui avait siégé au conseil d'administration d'OpenAI jusqu'en 2023, ne corroborait pas sa version, par SMS, elle lui demandait en 2018 si elle devait rester "proche et amicale" d'OpenAI "pour que les informations continuent de circuler", un détail qui en dit long sur les jeux d'influence qui entouraient la fondation.
Pendant que ses avocats plaidaient à Oakland, Elon Musk était en Chine avec Donald Trump.
Cette absence dit quelque chose sur l'état du dossier, celui qui s'était présenté à l'ouverture du procès comme un protecteur de l'humanité aborde les délibérations en position de faiblesse, la juge a réduit le champ de ses griefs, limité le rôle du jury à un avis consultatif, et se réserve de fixer elle-même les éventuelles réparations.
Ce que Musk exige concrètement, c'est le retour d'OpenAI à son statut de fondation, ce qui bloquerait mécaniquement son entrée en bourse et contraindrait ses investisseurs, Microsoft, Amazon, Softbank, à revoir leur position et la juge devra aussi trancher sur la question Microsoft, le géant de Redmond a-t-il sciemment facilité la dérive commerciale d'OpenAI en y engageant 13 milliards de dollars ?
La fondation OpenAI, qui contrôle environ 25 % de la structure commerciale, n'avait distribué que 7,6 millions de dollars en dons en 2024, elle a annoncé un milliard pour 2026, précisément un mois avant l'ouverture du procès, et un calendrier que ses détracteurs n'ont pas manqué de noter.
Le jury se retire pour délibérer à partir du 18 mai, mais au fond la vraie question que ce procès pose n'est pas "qui avait raison entre Musk et Altman en 2015 ?", c'est une autre, plus inconfortable : à qui appartient une technologie capable de tout changer, quand ceux qui l'ont construite ne s'accordent même plus sur ce qu'ils avaient décidé ensemble ?